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L’art de l’impossible : Marwan Mery et les mécanismes de la décision en milieu hostile

il y a 2 minutes
6 min de lecture

La montre et le chaos : disséquer la complexité

Marwan Mery impose d’emblée une rigueur sémantique : la distinction entre le « compliqué » et le « complexe ». Si le premier relève de la technicité, le second appartient au domaine de l’imprévisible.

Brandissant une montre à haute complication, il en fait l’exégèse :

« Cette montre, elle est fortement compliquée. (...) si je devais la démonter et poser toutes les pièces sur la table, certes, ce serait très compliqué à la recomposer, mais en l'occurrence vous avez toutes les pièces en main. La complexité, c'est quand vous maîtrisez pas tous les facteurs. »

Dans l’univers du complexe — marqué par la pression du temps, l'imminence de la menace et l’opacité des intentions — la recherche d’une « solution parfaite » est une chimère.

« En négociation complexe, il n'y a pas de bonne réponse. Il n'y a surtout des bonnes questions à se poser. Pourquoi ? Parce qu'il y aura toujours un facteur que vous ne pourrez jamais mettre en équation : c'est l'humain. »

Cette part d'irrationnel, irréductible au calcul, impose au négociateur de délaisser la certitude pour l’analyse de probabilités.

La grille P.O.E. : la boussole du négociateur

Pour s’orienter dans ce brouillard, Mery propose un outil analytique d'une efficacité redoutable : le triptyque Position, Objectif, Enjeu (P.O.E.). Cette grille permet de décoder la structure profonde d'une revendication derrière le vacarme des mots.

  • Position : L'affichage public, la revendication brute. « C'est ce qui est affiché par la partie adverse. » Souvent un paravent.

  • Objectif : L'espoir de gain tangible, la cible négociable. « C’est l'espoir de gain... tant qu'on arrive à satisfaire son enjeu. »

  • Enjeu : Le socle de survie, le besoin psychologique ou existentiel profond. « L'enjeu correspond au besoin profond que votre interlocuteur cherche à satisfaire. »

L’échec stratégique réside presque toujours dans la confusion entre l’objectif et l’enjeu. S’acharner à contrer une position sans identifier le besoin de reconnaissance ou de sécurité qui la sous-tend condamne la négociation à l’impasse.

Munich 1972 et Neuilly 1993 : l’Histoire comme stress-test

L’analyse rétrospective de grandes tragédies illustre la validité de cette grille.

À Munich, en 1972, les autorités allemandes s'épuisèrent à traiter la Position des terroristes (la libération de prisonniers), ignorant que leur véritable Enjeu était la résonance médiatique planétaire.

À l'inverse, lors de la prise d'otages de Neuilly en 1993, face à « Human Bomb », la gestion de crise s'est articulée autour d'une interrogation fondamentale :

« Est-ce qu'il a conscience de ce qu'il demande ? »

Mery en tire un enseignement paradoxal : une demande irréaliste est un signal rassurant. Si un preneur d'otages exige l'impossible dans un délai dérisoire, il signale implicitement que sa demande matérielle est factice et que son enjeu se situe ailleurs, sur le terrain de la symbolique ou de la finitude personnelle.

La géopolitique des COPs : le théâtre des enjeux invisibles

Transposée à la scène internationale, cette grille révèle la tragédie structurelle des sommets climatiques. L'inertie des COP n'est pas le fruit d'un manque de courage, mais d'une dissonance irréconciliable des enjeux.

Pour les pays développés, si la position affichée est la transition écologique, l'enjeu véritable est la régulation sociale interne (maintien du plein emploi, de la consommation et de la paix civile).

Face à eux, l'AOSIS (petits États insulaires) négocie sa survie physique face à la montée des eaux.

Le « So What? » est cinglant : nous assistons à un dialogue de sourds où l'on troque la survie de nations entières contre la stabilité électorale à court terme. C’est la victoire systémique des accords de moyens sur les obligations de résultats.

Décoder l’Humain : le patient et la biologie de la tristesse

Marwan Mery délaisse ensuite la focale macroscopique pour s'immerger dans la granularité de la biologie faciale. Appelé au chevet d’un patient refusant une transfusion vitale par dogme, il doit identifier la « vérité biologique » derrière le refus verbal.

Focus : la mécanique des micro-expressions

Le visage humain dispose de 45 muscles capables de générer plus de 10 000 expressions. Marwan Mery traque les « fuites émotionnelles » qui durent moins d'un dixième de seconde.

En observant la contraction des muscles 1 et 4 (les pointes internes des sourcils qui s'élèvent), il identifie la tristesse, rappelant la métaphore du « Chat Potté dans Shrek ».

« Au bout de 2 heures... je comprends que son enjeu c'est de vivre », confie-t-il.

En proposant une transfusion secrète, il permet au patient de satisfaire son besoin de survie tout en préservant son Enjeu d’appartenance à sa communauté.

Si l'issue est heureuse, le dilemme éthique subsiste : le miracle de la guérison renforce, par ricochet, le dogme qui a failli causer la mort.

Prospective 2050 : l’ère de l'ultra-compétition

Le diagnostic de Marwan Mery sur l'évolution des relations humaines est sans appel : nous basculons vers un modèle de confrontation généralisée.

« Dans les années 60, il y avait 70 % de négociations coopératives... d'ici 2050... 1 % de négociations coopératives et 99 % compétitives. »

Cette mutation est corrélée à la raréfaction des ressources et à l'explosion démographique (9,7 milliards d'individus).

Dans ce monde en tension, comprendre les Six Déterminants de l'action devient une compétence de survie :

  1. L'Effet : La réaction immédiate (le feu brûle, on s'éloigne).

  2. Les Croyances : Ces filtres qui dictent l'action sans preuve, comme l'absence de crème solaire à Nice par habitude régionale, ou la chute de 10 % des ventes de Babybel suite à un changement d'emballage perçu comme une altération du produit.

  3. Les Émotions : Le débordement qui court-circuite la raison.

  4. Les Normes : Le cadre légal ou social qui contraint.

  5. Les Habitudes : Les comportements ancrés qui résistent au changement.

  6. Le Bénéfice Supérieur : L'arbitrage final. « Tant que la personne reste, c'est qu'elle a un bénéfice supérieur à rester. Le jour où elle se barre, c'est qu'elle a un bénéfice supérieur à partir. »

Psychopathes et paranoïaques : négocier avec l'ombre

Dans les sphères du pouvoir, la prévalence des profils pathologiques grimpe de 1 % dans la population générale à près de 10 % dans les comités de direction. Face à un psychopathe (absence d'empathie, mépris des règles) ou un paranoïaque (sentiment de persécution), les leviers classiques de confiance sont inopérants.

Marwan Mery illustre sa stratégie via le cas d'un litige fluvial entre une puissance populiste (contrôlant un barrage) et un État voisin assoiffé.

Face à un leader dont l'enjeu est l'image de souveraineté absolue, Marwan Mery a dû identifier un Intérêt Commun Partagé (ICP) : le Temps.

En démontrant que la prolongation du conflit dégradait l'image du leader — le faisant passer de garant de l'ordre à instigateur d'une famine — il a utilisé l'orgueil du despote comme levier de déblocage.

Sa tactique ? Des phrases courtes, dépourvues de matériel interprétable, pour neutraliser la méfiance paranoïaque.

La perception du triomphe : la valeur de la résistance

En clôture, Marwan Mery rappelle que la satisfaction finale n'est jamais corrélée au gain réel, mais à la perception.

« Le gain réel a peu de valeur. »

Un accord obtenu sans effort génère de la frustration (« j'aurais dû demander plus »). À l'inverse, arracher 1 % après quatre heures de lutte acharnée procure un sentiment de victoire totale.

Le négociateur d’élite est celui qui sait offrir à l’autre cette perception de résistance pour sceller un engagement durable.

Épilogue : le bluff de Beyrouth ou la genèse d'un destin

La conférence s'achève sur une note intime, nous ramenant au 6 décembre 1975, le « Samedi Noir » à Beyrouth.

Intercepté à un barrage de milices avec son fils nouveau-né dans les bras, le père de Marwan Mery fait face à une exécution imminente. À genoux, le canon d'un fusil sur la tempe, il joue l'ultime bluff :

« Si vous appuyez sur la gâchette, vous allez faire une grosse erreur. »

Il prétend être le partenaire de poker de leur colonel. Le doute instillé suspend le geste fatal ; l'appel radio confirme le nom. La famille survit à un massacre qui fera 437 victimes.

De cet héritage, Marwan Mery a tiré une vocation et une philosophie de l'action qu'il transmet aujourd'hui comme un viatique pour les crises à venir :

« Marwan, tu verras plus tard, ce sont souvent des gens ordinaires qui font des choses extraordinaires. »

Une invitation à ne jamais subir la complexité, mais à la transformer en levier de destin.

 
 
 

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