Festival Khiplace 2026 : La fin de la diversification naïve
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Décryptage du 2ème Grand Débat du Festival Khiplace 2026 : face à la fragmentation, faut-il réduire l'exposition globale ? La question du maintien d’une exposition internationale divise les allocataires d'actifs 👏 Maxime Ricomes (Marsh), Damien Buchet (Finisterre Capital), Christophe Boucher (ABN Amro Investment Solutions), Julien Le Louët (Fonds de Garantie des Victimes).
En mai 2025, les usines Ford à Chicago et Suzuki au Japon se sont retrouvées brusquement à l'arrêt, immobilisées par la pénurie d'un composant minuscule : un simple aimant composé de terres rares raffinées, dont le gouvernement chinois avait restreint l'exportation.
C'est par cette anecdote percutante que l'animateur Maxime Ricomes (Director, Allocation & Selection chez Marsh) a ouvert le deuxième Grand Débat du Festival Khiplace 2026.
Cet événement illustre de façon spectaculaire la fin de quarante années de mondialisation heureuse et l'avènement d'un monde multipolaire et fragmenté, redéfinissant en profondeur la gestion des risques et la structure même des portefeuilles.
Pour Christophe Boucher (Directeur des investissements d'ABN Amro Investment Solutions), le repli sur soi est une fausse bonne idée :
« Dans cette nouvelle mondialisation, il n'y a plus de mondialisation où on recherche à se faire baisser les prix pour les consommateurs... on va vers une nouvelle mondialisation qui va sécuriser plutôt ».
Plutôt que de succomber à un biais domestique fragile, il préconise de payer une prime de robustesse ou prime de résilience en multipliant les sources géographiques :
« Il vaut mieux avoir trois usines, une en Asie, une aux États-Unis, une en Europe pour être résilient, plutôt que de se concentrer dans une région même si elle est locale ».
À l'inverse, Damien Buchet (Directeur des investissements chez Finisterre AM) anticipe des forces régionales et politiques quasi irrésistibles poussant au rapatriement des capitaux.
Selon lui, les enjeux de souveraineté, de défense nationale et la montée du populisme vont inciter les autorités à encourager un fort home bias :
« On va vers un mouvement où, même si ce n'est pas la bonne chose à faire, on devra assister à une part de rapatriement de capitaux ».
Il observe que la régionalisation des échanges et des devises dessine déjà trois grands blocs économiques distincts : un bloc asiatique, un bloc zone euro, et un bloc dollar regroupant le Moyen-Orient et l'Amérique latine.
Dès lors, la diversification géographique classique par indices lui semble obsolète.
L'illusion des indices passifs et l'hyper-concentration des marchés
Cette remise en cause de la diversification traditionnelle est partagée par Jacques Hirsch (Membre du Comité Stratégique de Carmignac), qui fustige la diversification géographique passive incarnée par des indices de référence comme le MSCI World.
Ce dernier est aujourd'hui devenu un outil d'une concentration extrême, dénaturant son rôle de couverture globale :
« Si effectivement j'investis 1 € dans le MSCI World, je vais mettre par exemple 30 centimes dans 10 valeurs. Si je regarde ces 10 valeurs, il y en a sept qui sont américaines et qui appartiennent au secteur de la technologie ».
L’investissement passif global n'est donc plus un pari sur l'économie mondiale, mais une exposition ultra-concentrée sur la tech américaine.
De son côté, Julien Le Louët (Directeur des investissements au Fonds de Garantie des Victimes) montre que même au sein de zones réputées homogènes comme l'Europe, les indices larges masquent des écarts de performance colossaux.
Alors que l'indice de référence européen affichait une progression de 75 %, les marchés espagnol et italien ont surperformé à hauteur de 100 % grâce à des dynamiques de rattrapage et des multiples de valorisation distincts.
Ces distorsions soulignent la nécessité de s'affranchir de la gestion passive pour privilégier des choix actifs et ciblés.
Le retour de l'inflation structurelle : les banques centrales désarmées
L'autre grand défi de ce monde fragmenté réside dans le retour d'une inflation structurelle et persistante, alimentée par des forces macroéconomiques puissantes.
Jacques Hirsch met en évidence deux moteurs majeurs : d'une part, des politiques budgétaires procycliques historiques — à l'instar des États-Unis qui affichent un déficit proche de 6 % du PIB malgré un taux de chômage historiquement bas — et d'autre part, des dynamiques démographiques contraignantes.
Le vieillissement de la population combiné au rejet politique de l'immigration tend fortement les marchés de l'emploi, comme l'illustre le Japon où les salaires progressent de 4 % à 6 % dans certains secteurs.
Christophe Boucher insiste sur le fait que cette inflation est désormais tirée par les secteurs de l'énergie et des services, des domaines sur lesquels le resserrement monétaire traditionnel n'a que peu de prise :
« L'inflation vient des services et de l'énergie, elle [la banque centrale] n'a pas du tout la main sur cette inflation-là. Donc les banques centrales ne servent pas à grand-chose pour réguler l'inflation dans ce monde-là ».
Ce nouveau régime d'inflation moyenne plus élevée et de chocs énergétiques répétés bouleverse la corrélation historique entre actions et obligations, rendant obsolète le traditionnel portefeuille équilibré 60/40 qui a cruellement failli en 2022.
Damien Buchet ajoute à cette liste de pressions inflationnistes l'endettement massif du G10, la course aux minerais critiques et les coûts liés à la transition climatique, assimilables à une taxe structurelle.
Si l’intelligence artificielle est souvent présentée comme une force déflationniste, il nuance en prenant l'exemple de la Chine, très en avance dans l'adoption de l'IA et de la robotique humanoïde.
Là-bas, l'accélération de la productivité se traduit par une destruction nette d'emplois et de fortes tensions sociales.
Julien Le Louët résume ce tiraillement permanent entre une technologie structurellement déflationniste à long terme d'un côté, et de l'autre, la nécessité pour les États de monétiser leurs dettes et la centralité grandissante de l'énergie comme unité de valeur de la richesse réelle.
Marchés émergents : la dette comme refuge face à l'hyper-concentration des actions
Dans ce contexte, l'univers émergent offre-t-il encore de réelles opportunités ?
Julien Le Louët et Jacques Hirsch alertent sur le fait que l'indice actions émergentes souffre des mêmes tares que ses homologues développés.
Hyper-concentré autour de quatre géants technologiques asiatiques qui pèsent près de 30 % de sa capitalisation, il s'apparente davantage à un pari thématique sectoriel qu'à une réelle diversification géographique.
Pour s'en extraire, Damien Buchet recommande de se tourner vers la dette émergente, un univers beaucoup plus vaste et malléable pour exprimer des convictions macroéconomiques :
« Sur la dette, l'univers est beaucoup plus diversifié et beaucoup plus diversifiant ».
Il explique qu'un scénario positif sur un pays — comme le Brésil devenant une puissance pétrolière majeure — peut être joué de manière fine à travers différents leviers : une exposition pure sur la devise (le real), sur les taux d'intérêt locaux ou sur un panier d'obligations d'entreprises du secteur parapétrolier.
Jusqu'où tolérer la dépendance au billet vert ?
Le débat s'est également arrêté sur la question de la dé-dollarisation.
Si celle-ci est indéniable au niveau des réserves de change des banques centrales, passées de 70 % à 57 % en un quart de siècle, Christophe Boucher tempère l’idée d'un effondrement rapide du dollar.
Son monopole reste hégémonique pour la facturation commerciale, les flux financiers et la liquidité mondiale.
Néanmoins, cette érosion lente et continue finira par affaiblir le billet vert à long terme.
Pour les marchés émergents fortement endettés en devises étrangères, cette baisse du dollar constituera un puissant soulagement :
« Dès lors que le dollar baisse, ça vous donne du souffle financier ».
Les arbitrages et positionnements des gérants en portefeuille
Pour faire face à cette transition d’un régime de risques mesurables à un régime d'incertitude radicale, les experts de la table ronde ajustent activement leurs allocations :
Jacques Hirsch (Carmignac) conserve un biais constructif sur les actions mondiales mais renforce activement sa couverture en portefeuille. Profitant de corrélations historiquement basses au sein du S&P 500 qui rendent la volatilité peu onéreuse, il achète des options sur le VIX pour se protéger contre un éventuel choc macroéconomique.
Damien Buchet (Finisterre AM) privilégie la prudence et le rendement immédiat. Ses portefeuilles sont « pleinement investis en cash » et concentrés sur des stratégies de portage à haut rendement, tout en évitant de s'exposer à la duration (risque de taux).
Christophe Boucher (ABN Amro IS) maintient une approche tactique acheteuse sur les actions américaines et émergentes, notamment pour capter les gains de productivité de l'IA, tout en restant extrêmement défensif sur la duration obligataire.
Julien Le Louët (Fonds de Garantie des Victimes) opte pour une gestion plus dynamique et des rebalancements de portefeuille beaucoup plus fréquents. Pour atténuer l'incertitude globale, il réduit son exposition au dollar et s'éloigne délibérément des indices passifs concentrés.




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