Festival Khiplace 2026 : Métaux stratégiques, l’Occident face au mur des ressources
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La transition énergétique a longtemps été abordée sous l’angle des technologies : renouvelables, batteries, véhicules électriques ou réseaux. Elle ramène désormais les investisseurs à une réalité beaucoup plus physique : toutes ces infrastructures nécessitent des quantités considérables de métaux.
« Ces métaux, c'est la clé de notre transition énergétique », résume Arnaud Ardoin, qui pointe pourtant leur statut d’« enfant pauvre » de l’investissement.
Une contradiction que Benjamin Louvet, directeur des gestions matières premières chez Ofi Invest AM, invite d’abord à clarifier. La rareté d’une ressource ne se confond pas avec son caractère critique ou stratégique. La première renvoie à sa disponibilité, tandis que le caractère stratégique introduit une dimension de souveraineté et de géopolitique.
Les terres rares illustrent parfaitement cette distinction. Ce groupe de 17 métaux possède notamment des propriétés indispensables à la fabrication d’aimants très puissants et, par extension, à de nombreuses technologies de la transition énergétique.
L’or revient dans les portefeuilles
Dans cet univers des ressources, l’or conserve un statut particulier. Jean-Pierre Petit, président des Cahiers Verts de l’Économie, récuse toutefois la notion même de « valeur refuge ».
Il rappelle qu’entre 1980 et son point bas de 1999, le métal jaune a perdu 69 %. Contrairement à l’argent ou à certains métaux industriels, son usage repose par ailleurs assez peu sur la demande manufacturière : Benjamin Louvet estime que les applications industrielles ne représentent que 7 à 8 % de la demande d’or.
Son attrait actuel est donc avant tout financier.
Daniel Dornel, responsable de la recherche sur les ETF chez BNP Paribas AM, relève ainsi environ 6 milliards de collecte en août sur les ETC adossés à l’or en Europe et plus de 18 milliards au niveau mondial.
Inflation, interrogation sur la valeur du dollar et inquiétudes autour des dettes publiques contribuent à cette dynamique. Pour Benjamin Louvet, la hausse des taux présente aujourd’hui une caractéristique inhabituelle : elle ne traduit plus seulement une économie en surchauffe, mais également les interrogations des investisseurs sur la soutenabilité de l’endettement.
La Chine contrôle le principal goulot d’étranglement
Le cœur du problème se situe toutefois ailleurs : l’Occident ne maîtrise plus suffisamment la chaîne de valeur des ressources dont il a besoin.
Jean-Pierre Petit rappelle l’ampleur de la transformation chinoise. La Chine représentait environ 2,5 % de la production manufacturière mondiale en 1978, contre 32 % aujourd’hui, selon les chiffres qu’il cite.
Dans les métaux critiques, cette domination résulte d’une stratégie engagée depuis plusieurs décennies. Benjamin Louvet rappelle la formule prononcée par Deng Xiaoping en 1992 : « Le Moyen-Orient a le pétrole, nous avons les terres rares. »
Pékin a ensuite développé extraction, raffinage, partenariats internationaux et capacités de stockage.
Le contraste avec l’Occident est saisissant. À la fin des années 1980, les États-Unis étaient encore le premier producteur mondial de terres rares. La France, avec Rhône-Poulenc et son site de La Rochelle, raffinait pour sa part plus de la moitié des terres rares mondiales.
Ces capacités ont progressivement basculé vers l’Asie. Aujourd’hui, selon les données avancées pendant le débat, la Chine raffine entre 93 % et 95 % des terres rares mondiales.
Le paradoxe tient à la taille relativement modeste de ce marché — seulement 6 à 7 milliards de dollars par an — au regard de son importance systémique. Une rupture complète d’approvisionnement pourrait affecter des pans entiers de l’industrie mondiale.
Dix-sept ans pour ouvrir une mine de cuivre
Reconstruire une souveraineté minérale ne pourra cependant pas se faire rapidement.
« Développer une mine de cuivre en moyenne dans le monde, ça prend 17 ans. Développer une raffinerie de terres rares, ça prendra au minimum cinq à sept ans », souligne Benjamin Louvet.
À ces délais s’ajoute la puissance de marché chinoise. L’Australie est par exemple le premier producteur de lithium, mais une partie du minerai extrait est expédiée en Chine pour y être raffinée.
La pression sur les prix constitue également une barrière à l’entrée pour de nouveaux acteurs européens. Comment financer une raffinerie occidentale lorsque les capacités chinoises permettent de comprimer les marges ? Dans le cuivre, celles du raffinage seraient même devenues négatives.
L’Europe tente désormais de réagir, notamment avec le Critical Raw Materials Act, mais Jean-Pierre Petit juge cette prise de conscience très tardive.
La France disposerait néanmoins d’une longueur d’avance relative. Benjamin Louvet cite notamment le rapport remis par Philippe Varin à Emmanuel Macron en 2022 et le travail de cartographie du sous-sol conduit par le BRGM.
Pourquoi les investisseurs restent à l’écart
Le problème n’est pas uniquement industriel. Il est aussi financier.
Les matières premières restent sous-représentées dans les portefeuilles européens, où elles pèseraient moins de 1 % des encours globaux hors or, selon les chiffres évoqués lors de la table ronde.
La première difficulté est intrinsèque à cette classe d’actifs. Une action verse potentiellement un dividende ; une obligation, un coupon. Une matière première ne rémunère pas l’investisseur simplement parce qu’il la détient.
À cela s'ajoute le traitement prudentiel. Benjamin Louvet souligne que, dans Solvabilité II, les matières premières sont assimilées à des actifs de type 2 et peuvent donc entraîner une importante consommation de fonds propres pour les assureurs.
Le paradoxe devient encore plus manifeste avec l’ESG.
Daniel Dornel constate un biais négatif de nombreux investisseurs envers les matières premières, notamment en raison des risques environnementaux, sociaux et géopolitiques associés à l’extraction.
Or, sans extraction minière, pas de métaux ; et sans métaux, pas de transition énergétique à grande échelle.
Benjamin Louvet pointe ainsi les contradictions de la taxonomie européenne : les critères permettant à une mine d’être considérée comme éligible ont été suffisamment exigeants pour ne concerner, selon lui, que trois mines dans le monde.
L’État appelé à absorber le risque du temps long
L’équation pose alors une question centrale : qui peut financer des projets dont la phase de développement peut durer plus longtemps qu’un cycle économique ou politique ?
Pour Mickaël Berrebi, directeur conseil en investissement chez Diot Siaci, le financement public-privé apparaît incontournable.
« Être prêt à prendre des risques considérables et essuyer des pertes pendant une décennie, le privé n'a pas le temps de le supporter. Néanmoins, il pourra apporter son expertise. »
L’intervention publique permettrait d’absorber une partie du risque initial et de donner de la visibilité aux investisseurs privés.
Benjamin Louvet souligne la contradiction entre des mines exploitées pendant trente ans, des délais de développement pouvant atteindre dix-sept ans et des horizons politiques beaucoup plus courts. La stabilité fiscale et réglementaire devient donc une condition du retour des capitaux.
L’eau rejoint les métaux dans l’équation stratégique
La problématique dépasse les ressources minières. L’eau douce, qui ne représente que 2,5 % de l’eau présente sur Terreselon les données citées pendant le débat, devient elle aussi un enjeu économique et géopolitique.
« L'eau est un outil politique et guerrier », avertit Mickaël Berrebi.
Avec Jean-Hervé Lorenzi, il défend l’idée d’un « pacte mondial de l’eau » susceptible de mutualiser le financement des infrastructures nécessaires à l’accès à cette ressource. Jean-Pierre Petit juge cependant cette perspective difficilement compatible avec l’affaiblissement actuel du multilatéralisme.
La financiarisation de l’eau pose également une frontière éthique. Benjamin Louvet distingue la spéculation sur la détention physique d’une ressource vitale de l’utilisation de contrats à terme sans livraison physique, qui peuvent fournir aux producteurs ou consommateurs un instrument de couverture contre les fluctuations de prix.
Pour Daniel Dornel, l’eau est d’ailleurs déjà devenue une thématique d’investissement à travers les entreprises spécialisées dans la réduction de la consommation, la dépollution ou le dessalement.
Le cuivre, juge de paix de la transition
C’est finalement le cuivre qui illustre le mieux l’ampleur du défi.
Contrairement à l’attention actuellement concentrée sur les besoins des data centers et de l’intelligence artificielle, Benjamin Louvet considère que la transition énergétique demeure le véritable moteur structurel de la demande.
Le chiffre qu’il avance donne la mesure du changement d’échelle : depuis le début de l’ère industrielle, l’humanité aurait consommé environ 700 millions de tonnes de cuivre. La consommation annuelle atteint aujourd’hui environ 27 millions de tonnes. Avec une croissance mondiale de 3 % par an, les dix-huit prochaines années pourraient nécessiter à elles seules autant de cuivre que toute l’histoire industrielle passée.
Dans le même temps, l’Agence internationale de l’énergie anticipe, selon les données citées lors du débat, un déficit d’offre de cuivre de l’ordre de 20 % à l’horizon 2030.
Or l’offre minière ne peut pas réagir rapidement. Le rééquilibrage risque donc de devoir passer par les prix.
Des matières premières encore au début d’un cycle ?
Cette tension physique constitue aussi une thèse d’investissement.
Daniel Dornel met en avant les solutions indicielle et thématique permettant de s’exposer indirectement aux ressources via les entreprises de la chaîne de valeur. Cette approche évite notamment les difficultés liées à la détention et au stockage physiques.
Mickaël Berrebi et Benjamin Louvet défendent parallèlement le rôle de la gestion active, de la sélection des gérants et surtout de la pédagogie auprès des investisseurs institutionnels.
L’enjeu dépasse finalement la performance d’une nouvelle classe d’actifs. Métaux, eau et ressources naturelles se trouvent désormais à l’intersection de trois impératifs : transition énergétique, souveraineté industrielle et sécurité économique.
L’Occident a longtemps pu dissocier la conception des technologies de la maîtrise des ressources nécessaires à leur fabrication. La concentration du raffinage en Chine, la longueur des cycles miniers et l’explosion attendue des besoins rendent ce modèle de plus en plus difficile à maintenir.
La transition énergétique se heurte ainsi à sa contrainte la plus élémentaire : avant d’être financière, numérique ou politique, elle reste une transformation profondément matérielle.




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