Festival Khiplace 2026 : Territoires, santé, industrie : le retour au réel s’impose aux investisseurs
- Khiplace
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Face au recul de l’agenda ESG, à l’accélération du changement climatique et à la compétition industrielle chinoise et américaine, les investisseurs sont contraints de revoir leurs priorités. Lors du troisième Grand Débat de Khiplace 2026, assureurs, sociétés de gestion et spécialistes du non-coté ont confronté leurs approches de la souveraineté énergétique, de la réindustrialisation et du financement des territoires. Avec une conviction commune : l’actif réel et l’ancrage local deviennent des enjeux économiques autant qu’environnementaux.
L’été 2026 restera dans les annales comme le point de bascule où la fiction politique s’est fracassée contre la réalité physique. Tandis que l’Hexagone suffoque sous des dômes de chaleur inédits, confirmant les trajectoires les plus alarmistes du GIEC, les chancelleries mondiales opèrent une glaciation brutale sur le front de la finance durable. Entre le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et la sanctuarisation des budgets de défense, l’ESG n’est plus la boussole, mais une variable d’ajustement.
C’est dans cette atmosphère de « Realpolitik » industrielle que s’est tenu le troisième Grand Débat de Khiplace, animé par Isabelle Gounin-Levy. L’enjeu : résoudre une équation à trois inconnues — le territoire, la santé et l’industrie — dans un monde où la souveraineté se mesure désormais au kilowatt-heure et au mètre cube de bois.
Face à l’érosion des agendas politiques, le salut financier semble résider dans un retour aux fondamentaux : l’ancrage territorial et l’actif réel, seuls remparts contre l’asymétrie concurrentielle globale.
L’électrification devient un enjeu de souveraineté
Le territoire n'est plus une simple échelle géographique ; il devient le poste de commandement de la souveraineté économique. Pour Prune Des Roches, chez Andera Partners, il faut d’abord dissiper ce qu’elle considère comme une illusion autour de la décarbonation française.
« En France, nous vivons dans l'illusion d'un mix décarboné. Or, seule l’électricité l’est à 95 %. Notre mix énergétique global, lui, reste asservi à 60 % aux énergies fossiles importées auprès de puissances qui ne sont pas toujours nos alliés. Ce déni nous coûte un déficit commercial abyssal de 60 milliards d’euros par an. »
L’électrification change dès lors de nature. Elle n’est plus seulement un objectif environnemental mais devient une urgence macroéconomique et souveraine.
Le modèle centralisé hérité de l’après-guerre évolue parallèlement sous l’effet de l’autoconsommation. Depuis 2016, chaque toiture peut potentiellement devenir une unité de production. À côté des grandes infrastructures énergétiques apparaît ainsi un modèle plus décentralisé, dans lequel le territoire devient lui-même producteur.
Cette territorialisation des investissements concerne également les actifs naturels.
Pour Steve Nicolas Pierre, directeur des investissements, la forêt illustre la transformation du métier d’investisseur. Sur le papier, l’actif forestier présente de nombreux attributs recherchés par un assureur : décorrélation avec les marchés financiers, captation du carbone et adéquation avec des engagements de long terme.
Mais cette attractivité théorique se heurte désormais à des risques opérationnels très concrets : parasites, végétation susceptible d’étouffer les jeunes plantations et, surtout, incendies.
Le changement est significatif pour les assureurs : une catastrophe naturelle traditionnellement appréhendée au passif peut désormais affecter directement leurs actifs.
La santé, autre infrastructure territoriale
La même logique d’ancrage se retrouve dans la santé.
Anne-Sophie Demorgny, de la MACSF, rappelle que sur 40 milliards d’euros d’actifs, 2 milliards sont investis dans l’écosystème de soin.
L’une des particularités de ce modèle tient à son maillage territorial. Un tiers des dossiers de start-up de santé remonterait directement par le réseau commercial de terrain.
L’investissement dans l’innovation médicale ne repose donc pas uniquement sur l’identification de technologies de rupture. Il dépend également de la capacité à détecter localement les besoins, les entreprises et les professionnels susceptibles de transformer l’écosystème de santé.
Cette proximité ne résout cependant pas une autre faiblesse : l’insuffisance des capacités industrielles permettant de transformer l’innovation en production à grande échelle.
Réindustrialisation : l’Europe part avec « deux tours de retard »
C’est sur le terrain industriel que les contradictions européennes apparaissent avec le plus de force.
Prune Des Roches prend l’exemple du photovoltaïque. Produire un module solaire en France revient à environ 25 centimes par watt, contre 12 centimes en Chine.
Mais elle invite à déplacer le débat. Le module ne représenterait que 7 % du coût global d’un parc solaire sur trente ans. Se concentrer sur le milliard d’euros de valeur industrielle perdue dans la fabrication des panneaux tout en continuant à supporter quelque 60 milliards d’euros de déficit liés aux importations fossiles constituerait ainsi une erreur de hiérarchisation.
L’urgence serait d’abord d’électrifier l’économie plutôt que de chercher à reconstruire à tout prix des capacités manufacturières perdues depuis quinze ans.
Steve Nicolas Pierre livre une appréciation encore plus sévère du rapport de force avec la Chine :
« En tant qu'ingénieur, je vois l'Europe comme un coureur de 1500m aux JO qui prendrait le départ avec deux tours de retard sur la Chine. On ne rattrape pas un tel gouffre avec des slogans. »
Pour lui, la réindustrialisation suppose de réconcilier recherche et développement et outil industriel massif. Sans cette combinaison, l’ambition risque de rester incantatoire.
Une « réalité investissable », pas encore une évidence pour les assureurs
Pour les investisseurs institutionnels, l’équation reste toutefois difficile.
Anne-Sophie Demorgny considère la réindustrialisation comme une « réalité investissable », mais pas encore comme une « évidence financière », notamment en raison des contraintes imposées aux assureurs par Solvabilité II.
Cette difficulté renvoie à la question du couple rendement-risque : le caractère stratégique d’un investissement pour l’économie française ne suffit pas à le rendre compatible avec les contraintes financières et prudentielles d’un assureur.
Michel Escalera, de Palatine AM, plaide à cet égard pour une logique de Pôles d’Excellence.
Des territoires comme Dunkerque ou Toulouse montrent, selon cette approche, l’intérêt de réunir universités, PME et grands groupes au sein d’un même écosystème. L’objectif est double : conserver les compétences sur le territoire et transformer l’investissement industriel en performance économique et sociale mesurable.
Les 2.800 milliards des assureurs ne sont pas une « cagnotte »
Cette contrainte financière est centrale dans le débat sur la mobilisation de l’épargne française.
Face aux besoins considérables de la transition énergétique et industrielle, les 2.800 milliards d’euros gérés par les assureurs sont régulièrement présentés comme une réserve de capitaux susceptible d’être réorientée vers les priorités nationales.
Anne-Sophie Demorgny récuse cette lecture.
Ces actifs ne constituent pas une « cagnotte ». Ils représentent la contrepartie des engagements pris envers les assurés. Leur allocation ne peut donc pas être simplement décrétée par les pouvoirs publics : elle doit rester compatible avec le couple risque-rendement et les engagements de passif.
Une architecture de financement à deux étages se dessine alors.
L’État et les institutions publiques — notamment la Banque des Territoires et le FEI — peuvent intervenir en amorçage et prendre en charge certains risques de premier rang. Le capital privé peut ensuite prendre le relais afin de financer le déploiement à grande échelle tout en recherchant une rentabilité compatible avec ses contraintes.
L’Europe confrontée au décrochage chinois
Cette mobilisation devient d’autant plus urgente que l’écart avec la Chine se creuse.
Les chiffres 2025 cités par Prune Des Roches donnent la mesure du rapport de force. Dans les renouvelables, l’Europe aurait installé 65 GW contre environ 390 GW en Chine, soit un rapport de un à six. Dans l’hydrogène, les capacités atteindraient 225 MW en Europe contre 1,5 GW en Chine, soit près de sept fois plus.
Le contraste se retrouve dans l’automobile électrique : les véhicules électriques représenteraient 25 % des immatriculations européennes contre 55 % en Chine.
L’écart n’est cependant pas seulement industriel ou technologique.
Michel Escalera pointe également la complexité réglementaire européenne. La multiplication des exigences ESG, jusqu’aux « 1000 points d’observation » associés à la CSRD, risque selon lui d’éloigner progressivement la réglementation de la compréhension réelle des épargnants et même de certains professionnels chargés de les conseiller.
Il appelle ainsi à un choc de simplification, afin que la volonté de protection et de transparence ne se transforme pas en handicap concurrentiel.
Jusqu’où pousser la cohérence de la souveraineté ?
Une intervention du public est venue pousser le raisonnement jusqu’à ses contradictions.
« Paul » a interrogé la cohérence d’un modèle consistant à présenter comme durable un panneau produit en Chine et transporté sur des milliers de kilomètres, alors que la gestion de ces mêmes actifs dépend parallèlement de terminaux et d’infrastructures cloud américains.
La question dépasse le seul bilan carbone d'un équipement.
Elle interroge la définition même de la souveraineté : peut-on revendiquer une autonomie énergétique lorsque la technologie, les composants, les infrastructures numériques ou les données nécessaires à son fonctionnement restent dépendants de puissances étrangères ?
Le débat conduit ainsi à élargir la notion de chaîne de valeur : la souveraineté ne s’arrête plus au produit final, mais s’étend du silicium jusqu’au serveur.
L’adaptation climatique, nouvel arbitrage financier
En clôture, Anne-Sophie Demorgny a replacé la question climatique sur un terrain directement financier.
Selon les chiffres avancés pendant le débat, l’absence d’adaptation pourrait coûter 30 milliards d’euros par an à la France, tandis qu’un effort annuel d’investissement de 10 milliards d’euros permettrait d’éviter une partie de ces dommages.
L’équation peut être résumée par un ratio particulièrement lisible pour les investisseurs : un euro consacré à l’adaptation permettrait d’éviter trois euros de dommages.
Ce calcul déplace profondément la perception de la finance durable.
L’investissement climatique ne relève plus seulement d’un choix ESG ou d’une volonté d’afficher des objectifs extra-financiers. Il devient un arbitrage entre le coût immédiat de l’adaptation et celui, potentiellement beaucoup plus élevé, de l’inaction.
Le troisième Grand Débat de Khiplace aura ainsi fait émerger une ligne commune derrière des approches parfois différentes : territoires, santé, énergie et industrie ne constituent plus des thématiques périphériques d’investissement. Ils deviennent les infrastructures économiques de la résilience.
Dans un environnement où les priorités ESG peuvent varier au gré des alternances politiques, l’ancrage territorial et l’actif réel offrent une autre grille de lecture. La question n’est plus seulement de savoir si un investissement est durable, mais s’il contribue à maintenir une capacité à produire, à se soigner, à disposer d’énergie et à résister aux chocs.
La transition quitte ainsi progressivement le terrain de la seule vertu environnementale pour rejoindre celui, beaucoup plus tangible, de la souveraineté et de la création de valeur à long terme.




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