Les nouveaux maîtres du monde : voyage au cœur de l'élite de l'Intelligence Artificielle
- Khiplace
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C'est une course contre la montre et contre l'obsolescence. Comme l'explique Guillaume Grallet, lauréat du prix du Livre d’Économie 2025, écrire sur la technologie est une gageure : « ce qu'on écrit est quasiment obsolète le jour même ». Pour figer le temps et comprendre l'époque, il a donc choisi une autre voie : s'intéresser à la psychologie de ceux qu'il nomme les « rockstars » de la tech. Des personnalités non élues mais dont le pouvoir sur nos vies, nos inégalités et la définition même de l'homme dépasse largement celui des politiques. Compte rendu de son intervention lors d'un petit déjeuner organisé par Eurizon Capital à Paris le 5 février 2026.
Pour percer leur carapace, le journaliste a soumis chaque interlocuteur à un triptyque de questions existentielles : « Comment voyez-vous le monde dans 10 ans ? », « Vers où voulez-vous nous emmener ? » et, peut-être la plus cruciale, « Que devons-nous apprendre à nos enfants pour qu'ils ne soient pas victimes de l'apocalypse cognitive ? ».
1. La Silicon Valley : Entre paranoïa et messianisme
Le voyage commence par des rencontres qui révèlent des paradoxes troublants chez les géants de la Tech.
Mark Zuckerberg : La forteresse de la transparence. Lors d'une entrevue au siège de Meta en 2016, l'ambiance est décrite comme électrique, presque terrorisée par la présence du fondateur. Zuckerberg reçoit dans un « cubicle » aux parois de verre, une allégorie de sa volonté de transparence totale et de connexion universelle. Il y fait la démonstration de bracelets captant l'influx nerveux (« Control Labs ») et de casques Oculus pour voyager dans le temps ou l'espace. Pourtant, l'enquêteur révèle une incohérence majeure : cet apôtre de la connexion mondiale se fait construire, sur l'île de Kauai à Hawaï, une gigantesque propriété aux allures de bunker, conçue pour être totalement autosuffisante. Une visite non autorisée par la plage a permis de constater que le créateur de Facebook, dont la plateforme a été éclaboussée par le scandale Cambridge Analytica (manipulation électorale via les données), semble se préparer à un effondrement sociétal plutôt qu'à une utopie joyeuse. Son glissement politique récent, s'éloignant des excuses progressistes pour se rapprocher de positions plus masculinistes voire alignées avec Trump, renforce ce sentiment d'une « colonne vertébrale idéologique » mouvante.
Elon Musk : L'homme qui ne voulait plus parler aux médias. Devenu quasi inaccessible, considérant les médias traditionnels (« Legacy Media ») comme inutiles face à son réseau X, Elon Musk reste une figure centrale mais inquiétante. Au-delà de ses succès spatiaux, c'est son projet Neuralink qui cristallise les peurs. Alex Wang, jeune dirigeant de la « super intelligence » chez Scale AI, confie une perspective effrayante : il hésite à avoir des enfants, car pour survivre face à l'IA, ils devront obligatoirement être « augmentés » par des puces cérébrales pour rivaliser en mémoire et en calcul.
Sam Altman : Le financier de la survie. Le créateur de ChatGPT, passé par l'incubateur d'élite Y Combinator (où il a vu passer les fondateurs d'Airbnb et Dropbox), est un investisseur compulsif. Il mise sur tout ce qui peut sauver ou transformer l'humanité : de la fusion nucléaire à la biologie (tri d'embryons), en passant par l'IA. Sa vision de l'avenir est sombrement pragmatique : il anticipe que l'IA (AGI) remplacera tant d'emplois qu'un revenu universel deviendra indispensable pour éviter que la population, rendue inutile, ne se révolte.
2. La guerre des intelligences : Optimistes contre Cassandres
Le monde de l'IA est traversé par des débats philosophiques violents sur la nature de ce qui est créé.
• Le scepticisme français : Yann LeCun (Meta), prix Turing, tempère l'hystérie. Pour lui, les grands modèles de langage (LLM) comme ChatGPT restent « plus bêtes qu'un chat de gouttière » car ils n'ont aucune expérience physique du monde, aucune notion de la gravité ou de la douleur. Il prône une approche « Open Source » (recherche ouverte), en opposition aux laboratoires fermés qui fantasment des projets secrets comme la connexion cerveau-cerveau (projet "Building 8" abandonné).
• La peur de l'effacement : À l'opposé, des figures comme Geoffrey Hinton (ex-Google) ou Yoshua Bengio s'alarment. L'historien Yuval Noah Harari, lors d'un débat organisé avec LeCun, a qualifié l'appropriation du langage par la machine de menace mortelle pour la démocratie, car le langage est le tissu même de nos sociétés.
• L'espoir scientifique : Demis Hassabis (DeepMind/Google), auréolé d'un prix Nobel de chimie, incarne l'optimisme technologique. Son IA, AlphaFold, a résolu le problème du repliement des protéines, une avancée majeure pour la médecine utilisée par des milliers de chercheurs. Il voit dans l'IA générale un moyen de résoudre les grands maux de l'humanité, malgré les risques.
3. Le basculement géopolitique : La Chine et la surprise DeepSeek
L'enquête met en lumière un changement de paradigme mondial. La rencontre avec Ren Zhengfei, fondateur de Huawei, est décrite comme une scène de théâtre : une interview de 2h30 où la famille du magnat assiste à l'échange comme à un spectacle, dans un climat de tension extrême dû à l'arrestation de sa fille au Canada. Alors que les États-Unis tentaient d'étouffer Huawei, l'entreprise a continué d'innover (5G, véhicules autonomes).
Surtout, la prophétie de l'expert Kai-Fu Lee s'est réalisée. Dans son livre sur la guerre froide de l'IA, il prédisait que la Chine surprendrait l'Amérique non pas par la puissance brute, mais par des modèles Open Source, légers et peu coûteux. L'émergence récente de modèles chinois comme DeepSeek valide cette vision, remettant en cause l'hégémonie américaine.
Pourtant, la France résiste. Aravind Srinivas, le fondateur indien de Perplexity, voue un culte à l'héritage mathématique français (citant Lavoisier, Poincaré, Fermat). Pour lui et pour d'autres observateurs, les ingénieurs français restent une ressource inestimable que le monde s'arrache.
4. Une autre voie est possible : L'IA venue du Sud
Loin de la Californie, une IA « frugale » et utile émerge. Lors des conférences Indaba (« rassemblement » en Swahili) qui se tiennent au Rwanda ou au Sénégal, des chercheurs africains comme Pélonomie Moiloa développent des solutions concrètes. Ici, pas de fantasme de robot-dieu, mais des algorithmes pour lutter contre le paludisme, optimiser l'agriculture ou prévoir les effets du changement climatique. C'est une recherche ouverte, partagée (« Paper Room »), qui cherche à consommer moins d'énergie.
5. Le défi ultime : Que transmettre à nos enfants ?
Face à cette révolution, les conseils des « architectes » sont contradictoires, laissant les parents dans le flou :
• La fin du code ? Jensen Huang (Nvidia) affirme qu'il est inutile d'apprendre à coder, l'IA le fera mieux que nous.
• La résistance par le savoir : Dario Amodei (Anthropic) insiste au contraire : il faut continuer à coder pour être capable de « soulever le capot » et comprendre la logique de la machine.
• La culture sacrifiée ? Dans son école expérimentale Ad Astra, Elon Musk a supprimé l'enseignement des langues étrangères, pariant sur la traduction instantanée parfaite. Une vision utilitariste qui nie la langue comme vecteur de culture et de structure mentale.
• L'adaptation : Lila Ibrahim (DeepMind) utilise déjà des outils d'IA paramétrés pour redonner confiance à ses filles, l'une dyslexique, l'autre en difficulté avec les maths.
En conclusion, l'enquête souligne un péril idéologique : celui des « lumières sombres ». Une partie de la Silicon Valley, influencée par des penseurs libertariens ou militaristes (comme Alex Karp de Palantir), pourrait nous entraîner vers un monde où la démocratie est obsolète. Face à cela, des voix comme celle de Reid Hoffman (LinkedIn), philosophe de formation, appellent à un sursaut démocratique et éthique pour garder « l'humain dans la boucle »




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